Nous sommes quelques membres de charjoum à être partis en Arménie cet été. Le 12 août, nous décidons d'une virée touristique à Amberd, et à l'observatoire de Puyrakan. Après avoir visité ce qui fut un des fleurons de l'astrophysique mondiale, devenu un pâle souvenir aujourd'hui, nous sautons dans les taxis pour rejoindre la capitale où nous attendent d'autres camarades.
Assis à l'avant, j'observe ces paysages magnifiques, et les campements de Yezidi ayant rejoint les alpages du mont Aragats pour l'été. Et puis, Pakrad, le chauffeur du taxi se met à parler.

Pakrad a la soixantaine, une belle moustache, un taxi au gaz qu'il paie à crédit depuis 6 ans, et des problèmes de cœur. Chose assez rare pour être soulignée, il me parle sans langue de bois, sans peur ni retenue. Il me raconte sa vie, son pays, et ses guerres. Sa vie d'abord : Pakrad est né sous le régime soviétique, a pu faire de bonnes études de sciences à l'université et a pu travailler dans son domaine jusqu'à la fin de l'URSS. Puis il me raconte la guerre du Karabagh, s'indigne de chaque kilomètre carré récupéré par les Azéris. Il me dit que pendant que certains volaient les dons du peuple d'Armenie et de diaspora, eux, au front, n'avaient ni pétrole pour les tanks, ni munitions pour leurs fusils.

 

 

A mesure que nous nous approchons de Erevan, l'indignation de Pakrad augmente. Il me montre les villas et restaurants au luxe ostentatoire construits par les oligarques, des simples mafieux aux maires, en passant par les procureurs. "Eux, de l'argent, ils en ont, reprend-il, et pendant ce temps nos grands-mères mendient dans les rues, et d'autres font les poubelles pour survivre. Le gouvernement aussi a de l'argent, mais l'investit uniquement dans la police." Il m'explique, chiffres à l'appui, que le nombre de policiers par habitant est bien plus haut en Arménie qu'en France, en Chine ou aux États-Unis. "En revanche, dans le même temps, les hôpitaux et écoles ferment par manque de moyens. Mais la police permet aux oligarques de protéger leurs propriétés, d'étouffer les revendications populaires, afin de maintenir cet ordre social qui leur est si favorable. Alors que des millions sont dépensés pour la télé surveillance du trafic routier, l'Etat a augmenté les impôts pour pouvoir payer les pensions militaires..."

Pakrad s'émeut, ses yeux rougissent et j'aperçois la chair de poule sur son bras malgré les 36 degrés ambiants. "Que faire ?", demande-t-il, "partir en bantought (immigré) travailler pour les États Unis la Russie ou la France ?". Pas question pour lui. Pourtant sa situation justifierait l'exil. L'Etat donne à Pakrad 3000 dram mensuels (plus ou moins 6 €) au titre de sa retraite et de son indemnité maladie. Il m'explique que ses frais courants (gaz électricité téléphone logement) sont de 9000 dram par mois. Comment vivre dans de telles conditions ? Il est donc obligé de travailler malgré ses problèmes de cœur. Lui n'a qu'un seul travail, mais beaucoup en cumulent deux ou trois pour pouvoir survivre. Je lui demande ce qu'il est advenu des aides de la diaspora. Selon lui, une majeure partie a été confisquée par l'oligarchie, au détriment du peuple. "À Spidak, me dit-il, des gens vivent encore dans des bidonvilles pendant que d'autres roulent en Hummer". Les investissements directs faits par certains Arméniens de diaspora n'ont souvent servi qu'à augmenter le coût de la vie et la fracture sociale... Je lui demande quel peut être notre rôle dans une telle situation. "Ecrivez, écrivez, écrivez ! Faites résonner notre voix pour qu'elle soit entendue, et que la diaspora sache ce que vivent les gens d'ici." Ainsi même si je n'ai pu retranscrire tous ses propos, ni en vérifier l'exactitude ou l'impartialité, j'ai voulu raconter son histoire, qui ressemble malheureusement à celles de tant d'autres en Arménie...

KH

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