« Ils croient bien se jouer de moi

en prenant du bon temps

mais qu’ils le sachent bien

de noce il n’y aura pas »

C’est le refrain qu’Aram garde aux lèvres toute la journée du 16 juillet. Il est tiré de l’air de Stambouli, dans l’opérette populaire ‘Leblebi Chor Chor Agha’ du compositeur Tigran Tchoukhadjian jouée à Istanbul en 1875. Stambouli a refusé la main de sa fille à un riche prétendant, il entend rester maître de son destin.

Aram le chante encore avec bonne humeur quand sa mère et sa sœur quittent l’appartement familial d’Erevan pour se rendre au village. C’est là qu’elles ouvriront les nouvelles le lendemain matin : Pavlik Manoukian et son fils Aram font la une des nouvelles. Sur les premières images, elles reconnaissent Sergo puis d’autres familiers. A 7h30, avec un groupe de proches, ils ont pris d’assaut la caserne de police du quartier Erebouni d’Erevan et expriment des revendications politiques. Ce 17 juillet, leur vie change de nouveau de cours.

Père et fils ont pris ensemble la route d’Erebouni. « Ceux qui connaissent Aram savent qu’il a décidé par lui même d’y aller. Personne n’aurait pu le forcer. » dit Aspram, sa sœur cadette. « Je sais qu’en diaspora, vous pensez que le père a entraîné son fils dans une action armée. Il n’en est rien. Aram est un fils de soldat. Chez vous, les parents emmènent leurs enfants au concert, ou leur offrent un ordinateur … Nous, nous sommes en lutte » reprend Marina, le regard droit. Dans le camp retranché de la caserne Erebouni, au 5ème jour, père et fils seront blessés ensemble, atteints par des tirs aux jambes.

La force d’une famille unie. Elle parait déjà sur la photo des noces de Pavlik et Marina. Il est en tenue traditionnelle de fidahi, elle a revêtu une robe de mariée classique. C’est un beau mariage, ils forment un beau couple, Pavlik et Marina. Ils sont heureux. Pavlik vient de participer à la libération de la ville de Chouchi, le bastion azéri du Karabakh d’où l’armée pilonnait Stepanakert sans relâche. Pavlik y a été otage à deux reprises, dans la prison de Chouchi. N’est-il pas temps de vivre ?

Aram nait l’année suivante et grandit au Karabakh, où ses parents espèrent vivre en cultivant 4 hectares de blé – quoi de plus simple ? Pourtant, le système des propriétaires terriens ne le permettra pas. Ni travail ni récolte ne se font en dehors de leur volonté. Il faut renoncer aux espaces infinis et revenir à Erevan. Après le bataillon Chouchi, Pavlik s’est engagé dans la défense de Mardakert, il y sera blessé à la tête. En 1999, c’est à Oktemberian (Armavir) qu’il commande une nouvelle brigade, avant de se retirer de l’armée en 2002. Il reçoit la Croix du combattant, ‘Mardagan Khatch’, des mains du président du Haut-Karabakh Arkady Goughassian, pour services rendus à la nation.

En ville, Aram étudie à l’Institut des Affaires d’Erevan, Aspram la Politologie. Ils sont brillants, la famille est solidaire. Aspram a vingt ans, Aram vingt-deux. Depuis sa blessure de juillet, la photo d’Aram se soulevant du brancard et son regard grave courent la toile : de Facebook à YouTube, les déclarations d’amour des jeunes Arméniennes se multiplient – ‘Je veux être prise en otage par les Sasna Tsrer’ est le message qui masque à peine la passion qu’il a déclenchée.

Marina rappelle l’épisode douloureux du 31 janvier 2015 à Berdzor, quand le convoi d’action civique des membres du mouvement politique du ‘Parlement Fondateur’ ‘Himnatir Khorourtaran’ a été arrêté à l’entrée de Stepanakert par la milice et ses membres roués de coups, les véhicules matraqués de même. Le territoire du Karabakh se ferme à ceux qui l’ont défendu. Quel message séditieux les policiers croyaient-ils bâillonner ?

C’est ensuite que Pavlik et d’autres vétérans ont symboliquement rendu leurs médailles militaires aux autorités du Karabakh. Un geste fort, comme une déclaration de guerre pour les officiers du ministère de la Défense.

Aux premières heures de la guerre du 2 avril, Pavlik et Jirair Sefilian ont appelé Seyran Ohanian, le ministre de la Défense, ‘Donnez nous le feu vert, donnez-nous des armes, nous avons un groupe de 1500 volontaires’. Le ministre a refusé. Le 20 juin, Jirair est arrêté.

Dans les journées qui ont suivi la prise de la caserne Erebouni et les négociations entre le commando et les autorités, l’appartement familial a été perquisitionné. Puis, des hommes en civil se sont présentés une nuit, que Marina n’a pas laissés entrer. Mekhitar Avedissian, son frère, était à son tour emprisonné. Certains voisins les évitaient, mais d’autres venaient apporter à manger et réconforter la famille éprouvée.

Dans les prisons du Caucase, il est d’usage que les familles nourrissent les prisonniers et non l’Etat. Du coup, le goût du dolma de Marina passe les murs de la prison. On croit savoir que le personnel de l’infirmerie laisse quelquefois le père et son fils partager un repas. Il sera bien temps que la discipline de la prison les rattrape.

L’appartement de la rue de Léningrad est simple. Au mur, une croix de bois gravée, et un portrait de Pavlik, l’absent, en tenue traditionnelle de fidahi.

« Pavlik est un homme comme un autre – un Arménien qui veut avant tout voir son pays libre, pour qui la famille passe en second, après la patrie… Sans patrie, comment fonder une famille ? » Aux Arméniens de diaspora, Marina n’adresse qu’un seul message : « Pour Pavlik, nous sommes un seul peuple, une seule nation doit nous rassembler. Nous vous disons : Venez. Libérons le pays ensemble, et revenez vivre ici. Que l’Arménie soit autant votre pays que le nôtre. »

Par Myriam Gaume

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