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Mardi 17 octobre fut le jour du procès de deux jeunes militants, Tad et Tro. Le premier a jeté de l'eau rouge sur l'ambassadeur de Turquie lors d'une conférence sur la laïcité le 2 mars 2015, quelques semaines avant la commémoration du centenaire du génocide des Arméniens. Le second a filmé la scène et l'a diffusée sur les réseaux sociaux. L'ambassadeur de Turquie a alors porté plainte et les deux jeunes militants se trouvent sur le banc des accusés en ce mardi 17 octobre 2017.

Peu m'importe de vous raconter le détail juridique de l'affaire, d'autant que nous sommes dans l'attente du délibéré. C'est plutôt un ressenti général que je vais vous exposer. La salle est petite mais pleine, certains n'ont pas pu rentrer. Que des soutiens aux deux militants. L'ambassadeur de Turquie n'est pas présent, seul son avocat le représente. La séance commence par un rappel des faits et quelques questions-réponses, puis suivent les plaidoiries. L'avocat représentant la partie adverse multiplie alors les propos choquants, blessants, voir indignes. Bien sûr, pour lui il ne s'agit que de business. Mais pour la communauté arménienne de France, pour le peuple arménien à travers le monde, ses propos reflètent la violence symbolique dont nous sommes victimes de la part de l'Etat turc.

Tout d'abord la stratégie minimisant les souffrances arméniennes en expliquant que d'autres peuples ont souffert dans l'histoire. Ainsi, les Arméniens ne seraient pas légitimes à protester contre l'Etat turc et leur accusation de génocide serait due à leur vision « mortifère de l'histoire ». Un discours que tiennent en permanence les négationnistes.

Ensuite, la partie civile pose la question du débat : la violence de l'acte dans une université, « lieu de débat », montre le refus du dialogue de ces deux jeunes. Mais a-t-on vraiment le choix du dialogue ? Certes, une commission d'historien a été proposée par la Turquie, une commission où seraient nommés des historiens par les gouvernements, contre tous soucis d'impartialité. Cette commission d'historien n'est pas un outil de vérité historique, mais un instrument de l'Etat turc pour créer le doute sur la réalité du génocide. Si la Turquie veut le dialogue, pourquoi avoir fermé la frontière avec l'Arménie ? Pourquoi laisser encore une partie des archives fermée ? Pourquoi avoir interdit au Parlement l'emploi des termes « Kurdistan » et « génocide arménien » ? Pourquoi effectuer des purges contre les journalistes, les universitaires et toutes les professions plus ou moins indépendantes du pouvoir ? Et pourquoi dépenser autant d'argent pour organiser son lobby en dehors de ses frontières ? Lobby fort efficace puisqu'il est co-organisateur de la conférence en question, via le centre culturel d'Anatolie et son Président M. Demir Önger, hostile aux Arméniens. Le dialogue n'existe pas pour l'Etat turc.

Pourtant, c'est bien l'avocat de l'ambassadeur de Turquie qui critique les Arméniens pour leur manque de dialogue. Il va jusqu'à comparer Tad et Tro à l'ASALA, mouvement qui a commis des attentats dans les années 70 et 80, puis compare leur action à celle ayant visé Charlie Hebdo ! On croirait presque à une farce dans la salle lorsque l'on entend de tels propos. Mais non, c'est avec tout le sérieux du monde que la partie civile compare le fait de jeter de l'eau rouge sur un ambassadeur pour interrompre une conférence, et assassiner à l'arme de guerre les journalistes d'un média satirique pour les faire taire à jamais. Est-ce que Tad est un terroriste pour avoir jeté de l'eau rouge ? Et Tro un complice pour l'avoir filmé ? Une comparaison d'autant plus grave que l'affaire Charlie Hebdo est comparable à l'assassinat de Hrant Dink, journaliste arménien de Turquie assassiné avec la complicité de la police et de l'armée. Seul l'assassin, un mineur au moment des faits, a été jugé coupable, ses complices sont en totale liberté. Une façon de rappeler qu'en Turquie, on peut faire tuer un arménien sans être inquiété.

Et j'aimerais notamment citer maitre Pradel qui a su exprimer ce qu'on a pu ressentir dans cette salle : le mépris. La plainte de l'ambassadeur envers Tad et Tro transpirait du mépris que l'Etat turc peut avoir envers le peuple arménien, mépris vécu au quotidien pour ceux qui vivent encore en Turquie. Mépris que les Arméniens de France, des Etats Unis, du Liban, d'Allemagne, de Russie ou d'ailleurs peuvent ressentir chaque fois que le gouvernement turc tente une de ses provocation, de ses condoléances sans excuses qui arrivent cent ans trop tard à la contre-commémoration du 24 avril 2015 pour commémorer la bataille de Gallipoli. La seule question qui me vient en tête désormais est : est-ce que la France sera complice de ce mépris ? Visiblement l'avocat de la partie civile, plutôt que de rester simplement sur les faits, préfère relayer ce mépris vis-à-vis des Arméniens. Un mépris que nous subissons chaque fois que le négationnisme est à l'œuvre. Mais non content de subir les propos insultant la mémoire de nos familles, les Arméniens sont désormais la cible de procès lorsqu'ils dénoncent ce mépris. Je m'interroge donc, plus de cent ans après le génocide, jusqu'à quand devra-t-on subir ce mépris, ce négationnisme, ces insultes envers notre peuple et son histoire ?

Thomas C.

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