Erevan à l’heure de la supposée modernisation urbanistique : son Boulevard du Nord, ses centres commerciaux... et la population chassée par le béton.

Le roman graphique de l’écrivain Viken Berberian et du dessinateur Yann Kebbi s’attaque à ce problème. L’énorme boule suspendue à un cable, qui se balance tout au long des pages et pulvérise tout ce qu’elle heurte, symbolise la folie destructrice de ceux qui, depuis quelques années, croient moderniser la ville en la coupant de son histoire et en expropriant les habitants.

Certaines villes sont détruites par les guerres, mais d’autres sont défigurées même en temps de paix, « par négligence ou mauvais goût ».

Dans le roman, le fautif est un magnat du béton, dont l’idéal artistique est le « brutalisme architectural ». Son fils, architecte raté mais illuminé, a de grands projets, qui vont tourner court.

Les auteurs lâchent la bride à leur imagination et font quelques trouvailles amusantes : des répliques, des éléments du dessin. De là à mériter toujours l’accueil très favorable de la critique – « les piques hilarantes » de Viken Berberian (Le Monde), « les dessins flamboyants de Yann Kebbi qui rappellent les audaces fauves de Delaunay ou de Dufy » (Libération) – on peut en discuter.

La maison d’édition présente justement, sur son site, un extrait de l’ouvrage.

Viken Berberian, Yann Kebbi, La Structure est pourrie, camarade, Actes Sud BD, 2017, 26 €.

Il y avait déjà le Double assassinat dans la rue Morgue, mais c’était une fiction d’Edgar Poe. Le Triple assassinat au 147, rue Lafayette, lui, est tristement réel. Le 9 janvier 2013, Sakine Cansız, Fidan Doğan et Leyla Saylemez, militantes de premier plan du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) sont abattues en plein Paris, dans un bureau du parti. Aucune trace d’effraction, aucun signe de lutte des victimes : le meurtrier est un familier, mais dont le mobile est forcément politique.

Au matin, une foule de Kurdes et de sympathisants sous le choc se rassemble devant l’immeuble. « La colère est venue avec le jour. La foule scande : « Turquie assassin! Turquie assasin! » Personne ne croit à un cambriolage qui aurait mal tourné. Il se murmure que le meurtier serait revenu sur les lieux de son crime. Personne ne se doute alors qu’il est là, parmi eux. Sans un mot, immobile. Engoncé dans sa parka verte. [...] Ömer Güney : trente ans. Lorsqu’il est placé en garde à vue huit jours après les meurtres, la communauté kurde est absourdie : celui qui est soupçonné d’avoir abattu leurs trois camarades est l’un des leurs. » (p. 44).

Le 10 janvier, Laure Marchand, correspondante de presse à Istanbul, se met au travail. Elle a déjà mis ses compétences en matière d’investigation au service d’enquêtes comme La Turquie et le fantôme arménien (avec Guillaume Perrier, Actes Sud, 2013).

Le pays de l’Angkar. Ce n’est pas une destination exotique et paradisiaque, c’est le pays de « l’Organisation », le Parti communiste khmer rouge, régime de terreur qui a organisé la destruction de 2 millions de cambodgiens entre 1975 et 1979.

La jeune Phandarasar, issue d’une famille de notables, belle et brillante étudiante à l’avenir prometteur dans le Cambodge royaliste a été prise dans la tourmente et la folie meurtrière du régime de Pol Pot qui a anéanti le quart de la population de son pays.

Ce quart était tout ce que le Cambodge comptait d’élites : personnes instruites, artistes, moines bouddhistes, etc. Les khmers rouges ont liquidé tous ceux qui n’étaient pas illétrés. La jeune Phandarasar et sa famille ont fait partie du lot. Soumise à la famine organisée, au travail inhumain, aux tortures, la plupart des membres de cette grande famille d’une soixantaine de personnes a péri. Phadarasar a pu sauver l’un de ses fils et une sœur. Pour eux, elle a voulu survivre, avec eux elle a pu se recontruire lentement en France.

« Mon histoire est celle d’une lutte pour survivre » écrit Phandarasar (p. 195). Son récit est franc, direct. Elle le livre avant tout pour ses descendants et pour que tous sachent.

Son récit a aussi valeur juridique car l’auteure s’est constituée partie civile en 2008 dans les procès contre les tortionnaires khmers rouges. Elle est retournée à Phnom Penh pour témoigner contre eux.

Phandarasar Thouch Fenies, Une famille au pays de l’Angkar, éditions Tensing, 2016, 221 p., 15 €.

Il est des livres dont on ne se libère qu’en les terminant, mais on continue longtemps à vivre dedans. On n’a pas envie d’en parler, mais seulement de crier au monde entier : Lisez-le !

Pour en parler tout de même : le récit commence comme la Guerre des boutons, mais l’angoisse plane déjà, car on sait que le petit pays est le Rwanda, ou le Burundi voisin, où l’auteur – de mère Tutsi – a passé son enfance. Pourtant, la première partie du récit : l’évocation de l’enfance, de la bande de potes, de ce père si fort, de cette mère si belle, si libérée, est si drôle qu’on espère échapper à la catastrophe. On vit avec le narrateur dans ce monde enchanté et on mesure, dès le début, incrédule, tout ce qui va être perdu.

Gaël Faye était déjà rappeur (« Petit pays » a d’abord été une chanson). Son entrée en littérature avec ce premier roman est une remarquable réussite. D’une écriture souple et directe, le Petit pays a été plébiscité, notamment par les lycéens et les étudiants et la multitude de récompenses reçues, comme le Goncourt des lycéens, prouve que les prix sont parfois très bien décernés.

Gaël Faye, Petit pays, Editions Grasset, 2016, 224 p., 18€

Abdul Hamid, le Sultan rouge. Mehmet Talaat, le « Pacha pomak ». Artin Meguerditchian, le collaborateur qui a établi la liste des Arméniens à arrêter le 24 avril. Voilà quelques uns des sinistres personnages de ce carnaval des ogres, voraces en vies humaines.

Dans cette tourmente, Soghomon Tehlirian est le glaive de la justice.

L’histoire a déjà été traitée (Opération Nemesis, Justicier du génocide arménien, etc.), mais jamais comme dans le Carnaval. Ce récit marque un changement total d’approche en s’affranchissant de la pédagogie historique, tout en étant solidement étayé sur les faits. Sa rédaction est comme en « caméra subjective ». Les « Je » se multiplient et se diversifient. Le « Je » du sultan rouge, celui de Talaat, celui de Tehlirian. L’écriture, dense, nerveuse, fait pénétrer dans les replis cérébraux des personnages. Selon les cas, dans leurs angoisses, leur souffrance, leur folie. Le lecteur est lui-même pris dans la tourmente. Palais de Yildiz, résistance de Van, Deir ez-Zor, Boston, Berlin. Les chapitres sont courts et la prose, pressée, percutante.

Le carnaval des ogres est la première publication de la toute jeune maison d’édition lyonnaise « Les gens du blâme » qui s’annonce courageuse et exigeante.

Philippe Villard-Mondino, Le carnaval des ogres, Éditions Les gens du Blâme, 2016, 187 p., 15 €.

Sticker mini

injustice revolte 190 153

armenia diaspora