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Rien ni personne ne peut arrêter Pınar Selek : ni les accusations infondées, ni la prison et les tortures, ni l’exil... Elle a la force de se reconstruire partout et toujours. Guillaume Gamblin recueille le récit de cette vie mouvementée d’où ressort la détermination d’une « insolente », c’est-à-dire d’une rebelle qui se bat contre toutes les dominations.

On connaît Pınar Selek. Sa mise en cause, dans ses précédentes publications, des pouvoirs en Turquie ont attiré l’attention. En particulier, le récit Parce qu’ils sont Arméniens revient sur le parcours intellectuel nécessaire, de la part d’une enfant turque, pour se libérer des préjugés inculqués.

L’insolente donne la totalité du champ critique de Pınar Selek. Même sa formation (en sociologie), elle l’a choisie pour comprendre et mieux dénoncer. Elle n’étudie pas des groupes sociaux, elle vit avec eux, toujours curieuse des groupes minoritaires, opprimés, marginalisés d’où viendront peut-être de profonds bouleversements pour la société tout entière. À Istanbul, elle va jusqu’à partager la vie des enfants des rues, à dormir avec eux, dehors. Ils la respectent comme une grande sœur. Ils sont les plus enthousiastes parmi ceux qui viennent l’accueillir à sa sortie de prison.

Procès à répétition, impossibilité de retourner dans son pays ; malgré tout, entre l’Allemagne, Paris, Strasbourg, Lyon, Nice, Pınar Selek parvient à terminer sa thèse de doctorat en sciences politiques, à publier plusieurs livres et de nombreux articles et à se faire une place dans sa société d’accueil, sans jamais renoncer à ses idéaux.

Guillaume Gamblin, L’insolente, Dialogues avec Pınar Selek, éd. Cambourakis, 211 p., 20 €.

La route de mon frère est la biographie de Monte Melkonian, écrite par son frère Markar Melkonian. Publié aux Etats-Unis en 2004, elle est traduite et publiée aux Editions Thadée début 2018.

C'est un ouvrage majeur sur la lutte arménienne. D'abord sur l'aspect historique : on entre dans les coulisses des groupes armés arméniens pendant la guerre du Liban, puis dans la guerre de libération d'Artsakh. Loin d'une image héroïque, le livre nous montre les conflits d'intérêts et les rivalités internes, offrant un témoignage important pour comprendre les succès et les échecs de la lutte arménienne.

Ensuite, sur l'aspect militant. Si Monte Melkonian est parfois perçu comme un de ces Arméniens de la diaspora qui a franchi le pas et s'est engagé dans la lutte armée, le livre nous montre la continuité du parcours de Monte, où le fait de prendre les armes n'était qu'un moyen, pas une fin en soi. Monte a énormément voyagé, de la Malaisie à l'Afghanistan, des monastères bouddhistes de Corée au voyage dans sa ville d'origine en Turquie, du Vietnam en guerre à l'Iran révolutionnaire. Très cultivé, il parlait plusieurs langues et a étudié l'archéologie, un moyen d'avoir une expérience de terrain et pas seulement livresque. Sa formation de militant s'est faite par des associations, sur les campus universitaires américains, puis par les rencontres à l'étranger avant de devoir prendre les armes. Cette expérience de terrain a forgé la vision du monde de Monte : l'oppression des peuples par ceux qui ont le pouvoir est réelle et la justice sociale est nécessaire. On ne peut finalement l'obtenir que par la lutte.

Ainsi, Monte n'était pas un nationaliste. C'était un internationaliste qui se battait pour la liberté et la justice. Ce combat mondial concernait de nombreux peuples que Monte a rencontré directement, avec qui il a travaillé, lutté. C'est dans cette lutte globale que s'inscrit le(s) combat(s) de Monte pour le peuple arménien. « La route de mon frère » nous rappelle que ce combat a été réel, important, et qu'il doit continuer à être mené aujourd'hui, aussi longtemps que le peuple arménien connaitra l'oppression.

 

Tant de richesse et de force en un si petit volume !

On connaissait Demirtaş l’homme politique : député et leader du HDP (Parti démocratique des peuples). Accusé de collusion avec le parti kurde PKK considéré comme terroriste par les autorités turques, Demirtaş est emprisonné depuis 2016 et en attente de son procès : il risque 142 ans de prison.

On parlera désormais aussi de Demirtaş l’écrivain. « L’Aurore » (Seher), recueil de nouvelles écrites en prison, est sorti en 2017 en Turquie et tout récemment en traduction française. Un recueil qui manifeste un réel talent littéraire.

Une originalité véritable, un humour inattendu donnant volontiers dans l’absurde, un humanisme sensible se manifestent à travers les treize nouvelles de ce recueil jouant sur plusieurs registres et pouvant aller jusqu’à une violence inouïe.

Dans la première nouvelle (« Le mâle qui est en nous »), l’héroïne est une vaillante femelle moineau vivant sous le toit de la prison et capable de mettre en déroute les sbires de l’État des oiseaux. De même, dans tous les autres récits, les personnages principaux sont des femmes, dont le parcours croise des hommes aux profils variés : sages, immatures, dépressifs, sentimentaux, mythomanes ou franchement répugnants.

La grande élégance de l’auteur est de nous éviter les plaintes sur la condition de détenu ainsi que les pesantes leçons sur la politique. L’arbitraire du pouvoir en Turquie est présent, bien sûr, tout autant que la barbarie, le cas échéant, d’une société emprisonnée dans ses tabous. Le recueil est bien, en un sens, un écrit militant, dédié «  à toutes les femmes assassinées, à toutes celles victimes de violences », mais il transcende cette catégorie par son inventivité littéraire. De même que la nouvelle est un genre difficile qui, par sa brièveté, doit aller à l’essentiel, le prisonnier doit puiser la force de vivre et de se développer dans une vie ramenée à l’essentiel.

Selahattin Demirtaş, L’Aurore, éd. Emmanuelle Collas, 140 p., 15 €.

On croyait les peuples autochtones des États-Unis disparus (existe-t-il encore des Sioux et des Apaches ?) et leur culture morte et enterrée : westerns, réserves et folklore ; mais un documentaire récent sorti sur les écrans vient corriger le préjugé. « The Ride », de Stéphanie Gillard filme la chevauchée annuelle de dizaines d’ados Lakota qui parcourent 450 km pour commémorer le massacre de leurs ancêtres à Wounded Knee (1890). Les adultes qui les encadrent leur expliquent leur histoire et leur redonnent de la fierté.

À partir de là, on a envie d’en savoir davantage sur la façon dont les « Indiens » ont maintenu leur existence et leur identité et on découvre, dans l’étude de l’historienne Élise Marienstras, La Résistance indienne aux États-Unis, qu’ils n’ont en fait jamais cessé de lutter.

Lutter d’abord pour leur survie. Le nombre d’autochtones aux États-Unis avant l’immigration des Blancs est estimé à 10-12 millions. En 1890, il n’en restait plus que 230 000. Les massacres, certes, comme à Wounded Knee, mais aussi les épidémies, la stérilisation forcée des femmes, etc. Pourtant, le recensement de 2010 enregistre 2,8 millions d’ « Indiens » aux États-Unis (grâce à un bon taux de natalité et à une réforme de leurs croyances leur permettant d’accepter la vaccination).

Comment l’ancien « dirigeant novateur », « démocrate, proeuropéen » est-il devenu le despote d’aujourd’hui en « quinze ans au sommet » ?

Pour retracer ce parcours et expliquer l’apparent paradoxe, Guillaume Perrier, journaliste longtemps en poste à Istanbul et co-auteur avec Laure Marchand de La Turquie et le Fantôme arménien, fait un détour par les années de formation du jeune Erdoğan. La collection « Dans la tête de... » impose à l’auteur un minimum de psychologie (origines modestes, père violent, scolarité au lycée de formation des imams et des prédicateurs...); mais Perrier abandonne vite ce terrain pour développer une analyse plus politique de l’ascension d’Erdoğan vers la « confiscation du pouvoir ».

La clé du succès ? Des revirements constants. Alliés d’hier maintenant persécutés (Gülen et ses prétendus partisans : « 170 000 limogeages dans la fonction publique, 40 000 emprisonnements »), anciens ministres humiliés (Davutoğlu), anciens ennemis devenus alliés (Poutine)... Erdoğan utilise, manipule et jette. Tout est moyen pour arriver à ses fins, ses choix ne sont dictés par aucun autre principe que la possession du pouvoir. Et sa rhétorique de prédicateur dissimulateur aux multiples langages le rend capable de justifier toutes ses décisions, ainsi que leur contraire en cas de besoin.

L’analyse de Perrier reprend les événements majeurs de ces dernières années en matière de politique extérieure (Chypre, Union Européenne, Gaza, Syrie...) et intérieure, où le journaliste met clairement en lumière les antagonismes politiques internes en Turquie : l’opposition des démocrates, mais surtout celle des kémalistes et de l’armée. Il montre entre autres comment la question du tabou arménien est instrumentalisée dans ces conflits turco-turcs.

Et comme les journalistes ont des antennes partout, on apprend qu’Erdoğan dans sa jeunesse a joué dans une pièce intitulée Maskomyah, dénonçant le supposé complot maçonnique (mas), communiste (kom) et juif (yahudi) contre le peuple turc ; on découvre des extraits de conversations téléphoniques impliquant Erdoğan dans des scandales de corruption et, ceci explique peut-être cela, on se fait une idée de la coquette résidence de plus de 1000 pièces qu’il s’est fait construire à Ankara.

Guillaume Perrier, Dans la tête de Recep Tayyip Erdoğan, Solin / Actes Sud, 233 p., 19 €